vendredi 20 avril 2018

Une première ? "Jos Jullien à Charles Forot, lettres d'un illustrateur à son éditeur"

 
Cet ouvrage, sur lequel nous avons longuement travaillé, vient de paraître. Il mêle, comme nous l’aimons, art et littérature, et s’intitule :

Jos Jullien à Charles Forot, lettres d’un illustrateur à son éditeur (1920-1932).

Ce livre, de 380 pages, est édité par les Archives départementales de l’Ardèche.
Prix de vente : 20 € + frais de port.
Tél. des Archives : 04 75 66 98 00.



La correspondance est un genre littéraire en soi. Dans ce genre, bien particulier, qui a ses amateurs, ses festivals, même, l’édition de ces lettres semble être une première.
Souvent ont été publiées des lettres échangées entre artistes, entre peintres et marchands, entre peintres et critiques d’art, mais jamais, à notre connaissance, entre un illustrateur et son éditeur.

            Médecin et artiste, Jos Jullien (1877-1956) est né à Tournon. Il vécut la majeure partie de sa vie à Joyeuse, dans le sud du Vivarais.

Jos Jullien, vers 1935


            Editeur et poète, Charles Forot (1890-1973) est né à Saint-Félicien. Il créa chez lui, dans cette partie nord du Vivarais, la maison d’édition « Au Pigeonnier ».

Charles Forot, vers 1918


            A partir de 1920, une importante correspondance s’échangea entre les deux hommes, qui prit fin à la mort de Jos Jullien. Pour cette publication, la période retenue, 1920-1932, correspond aux années pendant lesquelles Jos Jullien déploya, à côté de son métier de médecin de campagne, une grande activité artistique et littéraire.



Dans la première moitié du XXe siècle, beaucoup d’éditeurs firent le choix du livre illustré, à tirages limités ou non. La plupart des grands artistes de l’époque étaient sollicités par ces éditeurs, souvent parisiens : Derain, Dufy, Foujita, Bonnard, Van Dongen, Rouault, Dali, Matisse, Picasso… Tant d’autres. Aujourd’hui, ces livres sont avant tout recherchés pour la renommée de leurs illustrateurs.

Jos Jullien à Charles Forot, signet du livre (recto)

Jos Jullien à Charles Forot, signet du livre (verso)

Charles Forot se spécialisa lui aussi, mais en province – chez lui, en Ardèche – dans la publication de livres illustrés. Ce poète, amateur d’art, s’entoura de bons artistes, comme Rose Seguin Bechetoille, Adrien Mitton, Ludovic Rodo, Léon Schulz, Philippe Burnot, Jean Chièze… sans oublier Jos Jullien qui décora vingt livres aux éditions du Pigeonnier (cf. le site « Rhône estampes »).

Jos Jullien, illustration pour Pages lyriques, de Gabriel Faure, 1925


Tout au long de cette correspondance, on suit le parcours artistique du médecin de Joyeuse. Son goût pour le dessin, mais aussi, en 1920, pour le bois gravé. Peu à peu, sur les conseils de Charles Forot, mentor en ce domaine, Jos Jullien va pratiquer l’eau-forte, puis le burin. Doué, l’artiste se jouera aisément, et en autodidacte, de ces différentes techniques.

Jos Jullien, Dr Faust, eau-forte, 1922


En tant qu’illustrateur, Jos Jullien dessine des lettrines, des scènes de genre, mais aussi des portraits, sujet qui l’intéresse entre tous. « Appliquons-nous à construire la figure humaine », est alors son credo. Il réalisera notamment une série de personnages de comédie et de tragédie (Faust, Sganarelle, Bérénice, Don Juan…)


Jos Jullien, Portrait de Gabriel Faure, burin, 1925

Il fera de nombreux portraits d’écrivains, à commencer par les deux auteurs qu’il admire le plus : Stendhal et Casanova. Mais aussi Edgar Poe, Anna de Noailles, C. F. Ramuz, Léon Bloy… Pour les éditions de Charles Forot, il dessinera un portrait de l'écrivain originaire de Tournon, Gabriel Faure, un de Tristan Derème, et plusieurs de Paul Valéry, avec lequel il entretiendra une petite correspondance.













 Charles Forot lui commanda également le portrait de deux poètes nés à Valence, que le poète éditeur eut sans doute l’occasion de connaître, et qui scellèrent en partie sa vocation : le symboliste Louis Le Cardonnel, et le fantaisiste Jean-Marc Bernard.

Jos Jullien, Portrait de Jean-Marc Bernard, sanguine, 1921


Beaucoup de réussites bibliophiliques marquèrent cette collaboration entre Jos Jullien et Charles Forot. Parmi elles, on peut citer Viviers, d’André Hallays, Pages lyriques, de Gabriel Faure, Six chansons anciennes du Vivarais, de Vincent d’Indy, Les Guerres d’enfer et l’avenir de l’intelligence, de Pierre Benoit, A boire et à manger, de Léon Daudet, Paul Valéry, de René Fernandat…

Jos Jullien et André Hallays, Viviers, Au Pigeonnier, 1926

Mais il y eut aussi, entre les deux hommes, des projets qui n’aboutirent pas : dessins pour illustrer une « Mme de Larnage », de Jean-Jacques Rousseau, six burins pour « Une saison en enfer », de Rimbaud, suite de burins pour illustrer Corydon, d'André Gide…

Jos Jullien, illustration pour Corydon, d'André Gide, burin, 1924

Les 340 lettres de Jos Jullien réunies dans cet ouvrage permettent de suivre treize années de vie. Le travail d’un illustrateur au service de son ami éditeur constitue l’intérêt premier de ces échanges. Mais bien d’autres éléments apparaissent, qui définissent Jos Jullien : son métier de médecin de campagne, son goût pour la préhistoire et l’archéologie (avec les premières fouilles qu’il initie à Alba), son intérêt pour la bibliophilie, ses lectures (Stendhal, Casanova, Morand, Gide, Suarès…), ses lieux de villégiature, avec son épouse Camille (souvent au bord de la Méditerranée), ses relations et amis, enfin quelque révélation sur sa vie privée – pas le moins surprenant du livre…

Lettre de Jos Jullien à Charles Forot, 15 août 1925


Deux faits marquants, et un peu à part, symbolisent aussi cette amitié. Le voyage en France de Ramuz, en avril 1926, qui verra l’écrivain suisse se rendre à Joyeuse, chez Jos Jullien, puis, en compagnie du médecin artiste, à Saint-Félicien, chez Charles Forot. Et la publication, en 1927, du livre-hommage à Forot, initié par Jos Jullien, et réalisé avec l’aide de Philippe Burnot : A Charles Forot, au Pigeonnier. L’ouvrage aura été composé secrètement par l’ensemble des amis écrivains et artistes amis de l’éditeur, et offert par Jullien à Forot le 7 août 1927, date apogée de cette amitié.

Dans ses lettres, Jos Jullien montre sa bonne formation en lettres classiques, qui lui permet d’utiliser à l’envi des citations grecques ou latines. Il montre aussi son tempérament, celui d’un optimiste qui va de l’avant, avec la joie au cœur. « Tenez-vous en joie », mais aussi « Soyez toujours gai et entrain » sont quelques-unes des formules qu’il affectionne. Et puis, transparaît tout un côté hédoniste chez Jos Jullien, avec un goût prononcé pour le soleil qui, lorsqu’il fait beau, lui inspire cette expression très imagée : « Le soleil rit. »

Provenant du fonds Forot, si riche, conservé aux Archives départementales de l’Ardèche, le livre comprend également la reproduction de documents inédits, comme une lettre de Maurice Denis, et une autre de Paul Valéry.

Lire une correspondance, c’est surprendre une conversation, parfois très personnelle, et suivre, un peu par effraction, les liens d’amitié qui naissent, se renforcent, mais aussi parfois se distendent entre deux êtres.
Lire une correspondance, c’est suivre deux inconnus en voyage, et partager avec eux leurs conquêtes comme leurs échecs, leurs espoirs comme leurs fragilités. A la fin du voyage, si la compagnie a été bonne, on est toujours triste de devoir se séparer.

Jos Jullien, illustration pour Pages lyriques, de Gabriel Faure, 1925


La presse régionale a relayé cette publication. Le journaliste Gilbert Jean signale « le long compagnonnage intellectuel et artistique de Jos Jullien et Charles Forot, et une longue amitié jamais déçue » (Le Dauphiné Libéré, 2 avril 2018), tandis que le chroniqueur Pierre Vallier évoque « un imposant volume vient de paraître aux Archives de l’Ardèche (380 pages), un trésor intellectuel pour le Vivarais, qui souligne utilement le vif talent de l’un et de l’autre » (Le Dauphiné Libéré, 18 mars 2018).

            Au-delà des « cas » Jullien et Forot, cette publication a pour ambition de faire un état des arts et des lettres en Vivarais au cours de la première moitié du XXe siècle. Un « Répertoire des noms », en fin de volume, permet de mieux situer écrivains et artistes, notamment Ardéchois, de ce temps-là. Aussi, « trésor intellectuel pour le Vivarais » est peut-être un peu fort, mais nous apprécions la formule…

Jos Jullien, illustration pour Pages lyriques, de Gabriel Faure, 1925


            « La vie est courte et belle. Pourquoi la gâter. » Faisons nôtre cette pensée de Jos Jullien, qui reflète bien le « voyage » que nous faisons en lisant ces lettres d’un illustrateur à son éditeur. 


 
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lundi 12 février 2018

Le poète Jacques Doucet, qui nous a enchanté...

 
L'écrivain Jacques Doucet (1922-2018)

Nous avions l’habitude de le retrouver chez lui, à La Baule, dans son appartement de l’avenue du Maréchal Joffre. Il habitait à la fois près de la gare, du grand marché couvert, de l’avenue principale, qui porte le nom du général de Gaulle, mais aussi d’un hôtel où il est agréable de descendre quand on est tenté par quelques jours de vacances. Il vivait également non loin du remblai et de cette baie immense qu’il ne cessa d’admirer. Car il était fait pour admirer, et pour s’émerveiller. En cela, il était l’incarnation même du poète. 

La plage de La Baule

La presse régionale (La Baule +, Ouest-France, Presse Océan) l’a évoqué. L’écrivain Jacques Doucet s’est éteint le 8 janvier 2018 à Guérande, où il repose. Né le 7 février 1922 à Vierzon, dans le Cher, il avait 95 ans. Hormis les dix derniers jours de sa vie, il vécut, plutôt en bonne santé, dans son deux pièces ensoleillé. Même si de rares amis, ou voisins, venaient lui rendre visite, il avait un tempérament solitaire, et un caractère heureux.
Le nom Jacques Doucet peut susciter la confusion, davantage que la rivalité. On pense au couturier-mécène. On pense au peintre du mouvement Cobra. Lui, celui que nous connaissions, c’était le poète, c’était l’essayiste, c’était ce merveilleux auteur de rares livres, précieux dans une bibliothèque ou sur une table de chevet.
Jacques Doucet, La Vue seconde, "Alcarazas", Seghers, 1950

Son entrée en littérature fut remarquée, avec notamment deux recueils de poésie soutenus par la critique : Lustrales (Portes de France, Prix Paul-Valéry 1945) et La Vue seconde (Seghers, 1950). Au cours de cette période de l’après-guerre, il publia aussi des poèmes dans des revues, qui comptaient alors, comme Poésie 45, L’éternelle revue, Les Cahiers du Sud, Europe, Le Point… Il se définissait comme un poète lyrique, qui aurait aimé vivre au temps des poètes fantaisistes (Jean-Marc Bernard, Francis Carco, Tristan Derème, Paul-Jean Toulet…), pour faire partie de ce groupe. 

Jacques Doucet, La Vue seconde, "Chanson de l'eau qui court", Seghers, 1950

Jusque dans les années 1970, Jacques Doucet fréquenta à Paris quelques-uns des écrivains et poètes les plus importants de cette époque, à commencer par Aragon et Eluard, qu’il place au plus haut, mais aussi Marcel Arland, Pierre Seghers, Claude Roy… Ces rencontres lui inspireront un ouvrage, intitulé Croquis lyriques (Alizés, 2001), grâce auquel il fait pénétrer le lecteur dans l’intimité de ces êtres admirés – compagnons de son existence. Des recherches importantes le conduiront à publier aussi un essai très documenté, intitulé Apollinaire à La Baule (Alizés, 2000), livre salué notamment par Michel Déon. S’en suivra un Marie de Régnier à La Baule (Sokrys, 2012).

Jacques Doucet, Apollinaire à La Baule, Alizés, 2000
Jacques Doucet, Marie de Régnier à La Baule, Sokrys, 2012

Toute sa vie, Jacques Doucet vécut modestement. A Paris, il exerça divers métiers qui ne correspondaient pas à ses aspirations profondes. Lorsqu’il s’installa à La Baule, en 1989, et malgré une maigre retraite, il goûta pleinement sa nouvelle vie en province. Le choix de La Baule fut pour lui une évidence. Il avait fréquenté le lieu avec ses parents et ses deux sœurs dès sa plus tendre enfance, avant d’y séjourner chaque année en vacances. Il pouvait désormais y vivre pleinement. Il aimait à l’infini se promener à pied, tantôt côté océan, tantôt côté pins, parmi les myriades de villas, qu’il admirait. 

Villa dans la pinède de La Baule

Dans sa vie bauloise, bien organisée, Jacques Doucet consacra, jusqu’à la fin de ses jours, une partie de son temps à l’écriture. Cela se passait le matin. De nouveaux textes apparaissaient, tous autobiographiques. D’autres essais, sur son enfance et sa jeunesse dans le Berry, ou sur son « amour » pour La Baule, étaient travaillés et retravaillés à l’infini. Une manière parfaite de revivre sans cesse quelques-uns des moments heureux de sa vie. Il composa aussi quelques « portraits ». L’un sur son ami Henri Pichette – qui lui fit connaître Gérard Philipe. L’autre sur son amie Denise Jallais, née à Saint-Nazaire, qu’il avait été le premier à encourager, remarquant d’emblée son talent de poétesse et d’écrivain. Il ne s’était pas trompé.

Jacques Doucet, La Vue seconde, Seghers, 1950
Denise Jallais, L'arbre et la terre, Seghers, 1954

Tout en aimant profondément la vie, Jacques Doucet, dans son appartement de l’avenue du Maréchal Joffre, vivait un peu hors du temps. Son monde, clos, était avant tout constitué des livres de sa bibliothèque – dont certains avec envois prestigieux –, des correspondances échangées avec ses pairs écrivains, des dossiers littéraires patiemment assemblés sur ses auteurs préférés, enfin de ses propres écrits, dont beaucoup sont restés inédits. Il pouvait parler, des heures durant, littérature. 

L'écrivain Jacques Doucet chez lui, à La Baule, 2017

Après consultation de ses archives, chez lui, à La Baule, la Bibliothèque nationale de France estima qu’il était possible de préserver en partie ce monde, en constituant un « Fonds Jacques Doucet ». Peu avant sa mort, le poète accepta cette idée, car il savait l’honneur qui lui était fait. A présent, le site « Richelieu » de la Bibliothèque nationale conserve un « Fonds Jacques Doucet ». Il est consultable sur demande. Comme une consécration pour ce poète-ami qui dédia sa vie à la littérature. 

La plage de La Baule



 
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mardi 12 décembre 2017

De la Galerie SR, en travaux, jusqu'au Musée d'arts de Nantes

 


Cela commençait à devenir urgent ! Régulièrement, la façade de la Galerie SR nécessite un « ravalement ». Cela faisait au moins cinq ans qu’elle n’avait pas été repeinte. Un certain écaillage du bois – dû au climat parisien ! – devait être revu et corrigé. Voilà qui vient d’être fait. La couleur de la façade n’a pas changé… ou si peu. Depuis l’ouverture de la galerie, c’est toujours ce que l’on nomme le « vert parisien » qui a été choisi. Mais ce vert, comme tous les verts, est difficile à reproduire exactement. Voilà pourquoi, à chaque fois que la galerie a été repeinte, c’est-à-dire à quatre reprises, le vert a toujours été légèrement différent. Celui-ci est un peu plus clair. Espérons qu’il attire encore plus l’œil ! 





Pour accompagner ce ton, il nous a semblé qu’un monochrome de James Guitet, disposé en vitrine, s’assortirait bien avec la façade repeinte.
Il y a cent ans, Casimir Malévitch peignait son fameux Carré blanc sur fond blanc. Un vrai coup de tonnerre dans l’art. Aujourd’hui, bien plus modestement, voici comme un « Carré orange sur fond vert » que l’on peut voir, ou déguster – c’est selon – à la Galerie SR…

Dans sa grande maison-atelier d’Issy-les-Moulineaux, James Guitet (1925-2010) semblait heureux. Dans son atelier aux murs blancs, la lumière zénithale venait se poser sur ses toiles avec précision. Le peintre voyait ainsi idéalement sa toile en cours placée, elle, sur un chevalet. James Guitet ne jurait que par la lumière zénithale, au point de ne vouloir exposer, si possible, que dans ces conditions. Il pestait contre les musées qui n’offraient que des éclairages artificiels, aux ampoules qui faussaient les couleurs. Dans sa grande ferme-atelier du hameau de Vaurargues, dans le Gard, il bénéficiait aussi de cet éclairage pour créer.

L’huile sur toile, dénommée Ambre, présentée en ce moment à la Galerie SR, date de 1992. De dimensions 50 x 50 cm, elle n’est pas tout à fait un monochrome. Quelques éléments, en forme d’éventails, au nombre de sept, viennent rompre l’uniformité apparente de la toile. Dans ces éventails, le peintre a tracé des lignes violettes et jaunes d’une grande subtilité. Cette abstraction de Guitet est parfois ardue de prime abord. Mais, lorsque l’on entre dans cette œuvre, on se surprend à découvrir tout le raffinement de ce monde. Le plaisir est alors intense, et durable. Dans son Dictionnaire international des arts (Editions Bordas, Paris, 1979, 2 vol.), Pierre Cabanne remarque : « La géologie imaginaire de James Guitet, fondée sur une recherche très intériorisée des textures de la toile et de ses structures, séduit autant par son raffinement qu’elle frappe par son souci d’ordre et de gravité. » C’est à vérifier à la Galerie SR…

James Guitet est né à Nantes, en 1925, où il fit, vers l’âge de vingt ans, l’Ecole des beaux-arts. Nous connaissons bien, depuis longtemps, cette ville, et notamment son musée, qui vient de rouvrir après plusieurs années de fermeture pour travaux et agrandissement. 

Musée d'arts de Nantes


Ce nouveau Musée d’arts de Nantes est magnifique, et son café-restaurant recommandable. Quel plaisir de revoir les Tintoret, Guido Reni, Georges de La Tour, Philippe de Champaigne, Simon Vouet, sans oublier cette Cène attribuée à Gérard Douffet…


Gérard Douffet (attribué à), La Cène, vers 1620-1630




Gérard Douffet (attribué à), La Cène (détail)


Si le célèbre Portrait de Madame de Senonnes, d’Ingres, n’est pas forcément mis en valeur, écrasé par un grand Sigmar Polke, placé juste à côté, pour lui rendre hommage, sans doute, une autre « icône » du musée, Tête de femme coiffée de cornes de bélier, de Jean-Léon Gérôme, séduit pleinement par son étrangeté.


Jean-Léon Gérôme, Tête de femme coiffée de cornes de bélier, 1853


Et quels beaux Delaroche, Dubufe, mais aussi Jules-Elie Delaunay, Nantais dont on peut admirer les plus belles œuvres en ce lieu. Deux marines d’Alfred Stevens retiennent aussi l’attention, tout comme La table au soleil, d’Henri Le Sidaner, peintre qui n’a pas son pareil pour iriser de rayons de soleil ses natures mortes et ses jardins.


Paul Delaroche, Tête de moine camaldule, 1834


Jules-Elie Delaunay, Persée délivre Andromède


Le Musée d’arts de Nantes, sur quatre niveaux, est immense. Il nécessite trois ou quatre heures de visite. Les sections modernes et contemporaines sont aussi largement représentées. Tant de beaux Manessier, Vasarely, Saura, Hantai, Frize, Mc Collum, etc. Sans oublier les artistes nantais, comme James Tissot, Maxime Maufra, Jean-Emile Laboureur, le surréaliste Pierre Roy, Martin Barré, Philippe Cognée…


Martin Barré, Composition, 1956


Un regret, toutefois. Aucune œuvre de James Guitet, artiste nantais, en ce Musée d’arts. Un oubli ? Si tel est cas, espérons qu’il soit vite réparé. Nous n’oublions pas pour notre part James Guitet, qui nous fit aussi l’amitié de visites à la galerie.

 
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mercredi 20 septembre 2017

Les anciens président de la République ne sont pas heureux. Karel Appel et Dioramas rendent heureux

 
Ils sont de plus en plus nombreux, nos anciens présidents de la République. Quatre, en France, aujourd’hui, demain sans doute huit ou dix… Mais alors, à 45, 65 ou 85 ans, quand on a été président de la République et que l’on ne l’est plus, que devient-on ? En général, on est malade, ou bien l’on s’ennuie. Plus rien n’accroche, aucune discussion n’intéresse vraiment. Le vide est profond. Les conférences données, les fondations créées, les actes de présence au Conseil constitutionnel ne comblent rien. Tout n’est plus que passe-temps sans enjeu, ni excitation. Après avoir régné, dominé, brisé, été vainqueur, cette relégation au rang d’homme commun, banal et transparent, n’est qu’accablement. Que faire alors pour redonner de la joie à nos anciens présidents désœuvrés ? Si seulement ils avaient vu deux expositions, cet été, Dioramas et Karel Appel, ils auraient retrouvé le sourire. Les anciens présidents de la République ne sont pas heureux. Cela n’a vraiment aucune importance. Après constatation sur tous types de sujets, la prescription ne marche pas que pour les anciens présidents. L’art participe au bonheur pour tous. 

Karel Appel, Petit Hip Hip Houra, 1949


Comme chaque été, celui-ci a filé trop vite. Beaucoup d’expositions à Paris, beaucoup de monde, beaucoup de touristes (Ah ! ce mythe du Paris « désert » au mois d’août !), et toujours le même temps maussade en août, sauf une belle semaine, de ciel bleu sans nuage, à partir du 22. Et puis rideau : de nouveau la pluie et le gris.
Deux expositions ont retenu l’attention. Il ne fallait que quelques pas, de sénateurs, ou d’ex-présidents, pour aller de l’une à l’autre. Dioramas, au Palais de Tokyo, et Karel Appel, au Musée d’art moderne, se faisaient face. Deux rêves d’exposition, deux expositions de rêve.

Karel Appel, La Promenade, 1950

Les dioramas se présentent sous formes multiples. Ce sont souvent des images, animées par un jeu d’éclairage. Ce sont aussi des tableaux en relief, sous vitrines, qui montrent – en général avec figurines –, des situations, des événements, des scènes de la vie quotidienne, parfois historiques, ou religieuses. Une autre forme de ces dioramas met en « boîte » des animaux naturalisés. De Louis Daguerre, pionnier une fois encore, à Ronan-Jim Sévellec le « système » a traversé les époques, essayant d’atteindre ce qui est peut-être le plus difficile à créer en art, comme dans la vie en général : une sensation de « merveilleux ».
Même si nous n’avons pas de photographies pour le démontrer, l’exposition du Palais de Tokyo en a créé beaucoup, de merveilleux, dans son exposition Dioramas. Les trois premières salles, regroupant les plus anciennes pièces, sont sans doute les plus belles. Il faut ajouter les œuvres du cinéaste et plasticien Charles Matton, ou celle intitulée Bains d’Asnière de Ronan-Jim Sévellec. On y est. Il n’y a plus qu’à s’étendre près du bassin. Pour émettre malgré tout quelques réserves, des tableaux reliquaires – ou paperolles – auraient pu figurer dans l’exposition, Joseph Cornell aurait dû être mieux représenté, et les pièces contemporaines parfois mieux choisies. En revanche, la vitrine en hommage à Georges Henri Rivière (1897-1985), le fondateur du Musée des arts et traditions populaires, est un enchantement. Montrer ainsi, sous très grande vitrine, ce qui constitue, à une époque donnée, la vie quotidienne, est une manière élégante de préserver la mémoire. Du berceau jusqu’à la tombe, une vie est là, avec son bouquet de la mariée, sa chaise à sel, son coffre gravé de cœurs… Rien n’empêche de continuer cette forme de présentation aujourd’hui, comme demain. Les traces des vies changent, d’une génération à l’autre. Elles sont pourtant toujours aussi instructives pour les muséologues et les anthropologues.
Les musées vivent avant tout de donations. Celle faite, discrètement, cet été, par un collectionneur anonyme, d’un beau paysage du Douanier Rousseau au musée d’art naïf de Laval (que nous souhaitons visiter depuis longtemps !) est une aubaine pour ce musée, sa conservatrice, et la Mayenne.
Une autre donation, plus fracassante encore, a eu lieu récemment. La Karel Appel Foundation a en effet donné au Musée d’art moderne de la ville de Paris un ensemble de vingt-et-une œuvres du peintre hollandais. Une fondation qui donne à un musée ? C’est bien rare, ce qui fait d’autant plus apprécier le coup magistral réussi par le Musée d’art moderne, à commencer par son directeur, Fabrice Hergott.

Karel Appel, Animaux au-dessus du village, 1951

De 1948 à 1951, CoBrA connut un grand succès. Même s’il fut bref, et même s’il n’est pas en « isme », ce mouvement artistique est considéré comme l’un des plus importants du XXe siècle. Parmi ses membres, on notera Jorn, Corneille, Constant, Dotremont… On relèvera quand même en premier (avec Jorn), Karel Appel (1921-2006), né à Amsterdam, et qui vécut une partie de sa vie à Paris. Il était soutenu alors par de nombreux critiques, dont l’engagé Michel Ragon et l’abscons, mais défricheur, Michel Tapié. 

Karel Appel, L'âge archaïque, 1961

L’intérêt de cette donation est de couvrir toutes les périodes de Karel Appel. Il est aussi de montrer les différentes techniques qu’il utilise, comme la sculpture ou la céramique. 

Karel Appel, Visage, terre cuite vernie, 1954

Plusieurs pièces « historiques », de l’époque CoBrA, figurent dans cet ensemble. Elles ont été présentées cet été à Paris, mais seront demain, grâce aux prêts du Musée d’art moderne, dans toutes les rétrospectives de ce mouvement organisées à l’étranger.

Karel Appel, Hommes, oiseaux et soleils, 1954

Appel allie le sens de la couleur à une énergie débordante. Dans chacune de ses pièces, un souffle passe. La fantaisie est là aussi. Rien n’est pompeux, solennel ou répétitif dans ce travail. L’art est pris comme un jeu, sans doute sérieux, mais qui impose à l’artiste de ne pas se prendre au sérieux. Ce côté ludique et bouillonnant donne le sourire. Il rend heureux. « L’art est une fête », clame Karel Appel, dans « son » exposition. « L’art est merveilleux », lui répond en écho, trottoir d’en face, Dioramas.

Karel Appel, Tête pomme de terre, 1974

Karel Appel, Tête pomme de terre (détail)

Les anciens présidents de la République ne sont pas heureux. Cela n’a vraiment aucune importance. Dioramas et Karel Appel rendent heureux. Enfin, rendaient, car les lumières de ces expositions se sont éteintes.
Dioramas et Karel Appel ? Il fallait y aller !



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