jeudi 20 avril 2017

En attendant Sougez, voyons Lotar...

 

Musée du Jeu de Paume, exposition Eli Lotar, printemps 2017


La photographie française de l’entre-deux-guerres compte un grand nombre d’artistes. Des expositions temporaires permettent, peu à peu, de mieux connaître ces personnalités, souvent fortes. Laure Albin Guillot, en 2013, au Jeu de Paume, Pierre Jahan, en 2014-2015 au Musée d’art et d’histoire de Saint-Denis, Emile Savitry, en 2016, au musée Mendjisky, sont quelques exemples qui ont montré le talent de ces créateurs. D’autres, plus ou moins célèbres, plus ou moins exposés, peuvent espérer un jour une « renaissance ». On pense, pour les femmes, à Rogi André, Ergy Landau, Denise Bellon, Ylla, Nora Dumas, Germaine Krull, pour les hommes à André Papillon, Emeric Feher, Pierre Verger, Pierre Boucher, André Steiner, Lucien Hervé, René Zuber… sans oublier l’un des plus grands photographes du XXe siècle, Emmanuel Sougez, dont on se désespère de voir un jour une exposition, au Centre Pompidou, au Jeu de Paume, ou au musée Rodin (il fit tout un travail sur le sculpteur), par exemple. En attendant Sougez, voyons Lotar…

Exposition Eli Lotar, Musée du Jeu de Paume, Paris

Parmi les images que la galerie SR possède de certains de ces photographes précités, elle en détient une, d’Eli Lotar, que le musée du Jeu de Paume met à l’honneur du 14 février au 28 mai 2017.
Né en 1905, mort en 1969, cet artiste d’origine roumaine, également auteur de films documentaires, s’est installé à Paris à l’âge de dix-neuf ans. Vite intégré dans ce que l’on nomme l’avant-garde, il expose dès 1929 aux côtés de Germaine Krull, Man Ray et André Kertész. Ses amis sont autant ses pairs que des cinéastes, comme Joris Ivens ou Luis Buñuel, des écrivains, comme Roger Vitrac ou Antonin Arthaud, ou des artistes, comme Alberto Giacometti. Eli Lotar sera le dernier modèle du sculpteur (vers 1964-1965), le photographe laissant, de son côté, des représentations de son façonnier.  
Proche de la photographe allemande Germaine Krull, dont il fut l’apprenti, l’assistant, et le compagnon, Lotar publia dans des revues comme Arts et métiers graphiques, ou encore Vu.
Y a-t-il, comme pour Doisneau, Lartigue ou Sougez, un style Lotar, un monde Lotar, un grain Lotar ? Difficile à dire. A Paris, la photographie moderniste de Lotar eut souvent comme sujet le paysage urbain et industriel. Humaniste, engagé, c’est aussi un Paris populaire, voire misérable, qu’il représente. Parfois – c’est l’époque – il regarde du côté du Surréalisme. Il s’intéresse, enfin, à des thèmes précis, comme les abattoirs de la Villette, la Foire de Paris, les artistes du Moulin Rouge… 

Au Moulin Rouge : les Blackbirds (1929)

L’insolite, le curieux, sont également contenus dans son œuvre. La galerie SR détient une épreuve de cette veine-là. Intitulée Les Boucs, elle représente de drôles d’animaux, à l’épaisse fourrure, agiles sur des rochers pentus. Eli Lotar prit cette image en 1935, à l’occasion d’un voyage en Grèce. Un exemplaire, signé au crayon par l’artiste, appartient à la galerie, tandis qu’un autre tirage, non signé, présenté à l’exposition du Jeu de Paume, figure dans les collections du Centre Pompidou. 

Eli Lotar, Les Boucs, 1935 (collection Galerie SR)
Eli Lotar, Les Boucs, 1935 (collection Centre Pompidou)

Souvent, les photographes célèbres ont une image emblématique qui les identifie pour toujours. Celle de Lotar, que l’on peut voir immensément agrandie à l’entrée de l’exposition du Jeu de Paume, représente un homme, en manteau et chapeau, qui court, affolé par le spectacle qui se déroule derrière lui : un geyser en irruption, qui crache de la terre et de la poussière à plusieurs dizaines de mètres du sol. 

Eli Lotar, Travaux d'assèchement du Zuiderzee, 1930 
(Musée Matisse, Le Cateau-Cambrésis)

Le lieu, hormis ce cratère, est désert. Le sol est aride et plat à l’infini. L’homme seul, étrangement élégant en cet endroit, s’enfuit, redoutant d’être la proie de cette vision, qui pourrait être celle d’un rêve cauchemardesque. L’image, datée 1930, s’intitule Travaux d’assèchement du Zuiderzee. Elle peut prêter à dissertation. Elle aurait pu inspirer Hitchcock. 

 
Il est loin d’être le plus connu, peut-être pas le plus génial non plus, mais une visite au Jeu de Paume, dans le jardin des Tuileries, permet de se confronter à un regard engagé (commissaires de l’exposition Damarice Amao, Clément Chéroux et Pia Viewing, auteurs également des  textes du catalogue).

La Grande Roue, vue du Jeu de Paume





Galerie SR

16, rue de Tocqueville

75017 Paris

01 40 54 90 17




vendredi 6 janvier 2017

L'art des Charbonnier : Pierre et Jean-Philippe

 

 

Le peintre Pierre Charbonnier (1897-1978) est né au bord du Rhône, à Vienne (département Isère). Le thème de l’eau fut très présent dans son œuvre. Réminiscence de son fleuve natal ?

Sa vocation d’artiste se dessina fort jeune. Après un passage aux Beaux-Arts de Lyon, puis à l’Académie Ranson, il exposa, dès le début des années 1920, au Salon des Indépendants, au Salon d’automne, ainsi que dans diverses galeries parisiennes. Il vécut surtout à Paris, rue Lacépède, puis rue Saint-Martin, mais retrouvait son cher cours d’eau en passant les étés dans sa maison de La Roche-de-Glun, village drômois des bords du Rhône, où il recevait ses amis poètes et artistes, car il était lui-même un artiste-poète. Ce sont d’ailleurs les poètes qui parlèrent le mieux de lui : André Salmon, René Char et Francis Ponge. Il les illustra tous les trois.

Des années 1920 aux années 1970, Pierre Charbonnier ne cessa de peindre, et d’exposer. Il réalisait un art figuratif, ce qui dénotait, non pas un conservatisme, mais bien  une marginalité, à une époque où l’abstraction avait peu à peu tout détrôné. Son travail touchait ses semblables, c’est-à-dire les artistes, ainsi que les écrivains et les poètes. Peu, au-delà de ce cercle fermé. Aussi, ne vécut-il que modérément de sa peinture. La plupart des artistes, lorsqu’ils n’ont pas de fortune personnelle, un mécène, ou une compagne riche, exercent une autre activité pour vivre. En premier, on pense à l’enseignement dans une école – primaire, secondaire ou des beaux-arts. Lui, gagna sa vie grâce au cinéma. Il réalisa des films, tel Pirates du Rhône (avec comme coréalisateur Jean Aurenche). Il fit surtout les décors de la plupart des films de Robert Bresson : Journal d’un curé de campagne, Pickpocket, Au hasard Balthazar… Quand Marcel Carné avait son Alexandre Trauner, Jacques Tati, pour assistant, le merveilleux peintre Jacques Lagrange, Robert Bresson, lui, se reposait, en partie, sur Pierre Charbonnier.
Le travail auprès de Bresson était intense et prenant. Cela n’empêchait pas le peintre d’exposer ses tableaux dans de multiples lieux, comme les galeries d’Henriette Gomès ou d’Albert Loeb, mais aussi dans des musées. Le Centre Pompidou possède une Nature morte aux jarres, grande toile de 1923, digne de sortir des réserves. D’autres musées, en France et à l’étranger, ont des Charbonnier.

Pierre Charbonnier, Nature morte aux jarres (coll. Centre Pompidou)

Pour reprendre le titre d’un si beau livre de Pierre-Jean Jouve, il y a tout un côté « monde désert », dans la peinture de Charbonnier. Souvent des vues prises d’une fenêtre, l’une des meilleures veines du peintre. Elles donnent sur d’autres fenêtres, la perspective de rues vides, de grues statiques, de longs immeubles étroits, de balcons inanimés, de voitures minuscules alignées dans des parkings… Un mélange de Chirico, avec ses places abandonnées, mais aussi une inspiration qui vient de la photographie, de ce fameux « œil » du photographe, comme longtemps avant lui l’avait eu, par exemple, Gustave Caillebotte.

Pierre Charbonnier a situé les lieux où il a peint. Paris, d’abord, mais aussi Lyon, Tournon, La Roche-de-Glun, Samois, Echirolles, Honfleur, Sète, Barcelone… Beaucoup de ports. Beaucoup d’eau. Pourtant, rien n’est pittoresque dans son travail, au point qu’il est souvent impossible de reconnaître l’endroit où a été réalisée la toile, même si, au dos, elle est située de manière précise. Comment ne pas penser à un mélange de Barcelone et de New York dans une peinture intitulée Le Printemps à Echirolles ? L’artiste crée un prisme déconnecté du réel. Et sème le trouble. 

Pierre Charbonnier, La Roche-de-Glun, huile sur toile, 45 x 55 cm.

Une peinture présentée à la Galerie SR va dans ce sens. Intitulée La Roche-de-Glun, datée 1958, elle montre des barques qui pourraient presque figurer dans une estampe d’Hiroshige. On est bien pourtant sur les berges du Rhône, avec sept embarcations vides, représentées du dessus, dont les rames sont en forme d’allumettes. Les couleurs sont réduites. Gris et noir pour les barques, bleu pour les eaux du fleuve, vert pour le reflet dans l’eau des bateaux, mais aussi pour les cercles concentriques qui confèrent une certaine originalité au sujet. Il y a un raffinement et une singularité dans ce tableau de Charbonnier, comme dans l’ensemble de l’œuvre du peintre. En un mot, une épure. Il en est ainsi dans les haïkus de son compatriote Viennois Paul-Louis Couchoud (1879-1959), précurseur en France de cet art de la concision. Présenter, au musée de Vienne, une exposition qui associerait les peintures de Charbonnier aux poèmes de Couchoud serait original, et pas tout à fait incongru :

« Horizon solennel

Le fleuve magnifique

Agonise dans les sables. »



« Les joncs même tombent de sommeil

Je rôtis délicieusement

Midi. »


Nous n’avons pas connu Charbonnier père. Mais nous avons connu Charbonnier fils. Prénommé Jean-Philippe, il est aujourd’hui plus célèbre que son père, ce qu’il regretterait sans doute infiniment. Par exemple, des souvenirs de La-Roche-de-Glun, avec son père, il en partagea beaucoup. Comme celui de rencontrer, adolescent, Max Ernst et sa dernière « fiancée » en date, l’artiste peintre et romancière Leonora Carrington, qui, dixit l’intéressé lui-même, fit beaucoup d’effet au jeune homme qu’il était. A cette époque, c’est-à-dire la fin des années 1930, Max et Leonora avaient aménagé à leur manière l’une de ces maisons de bout du monde, à Saint-Martin d’Ardèche. Et le couple rendait visite aux Charbonnier, de l’autre côté du Rhône, sur la rive drômoise. Pour symboliser ces artistes qui fréquentaient La Roche-de-Glun, le journaliste-chroniqueur Pierre Vallier écrivit : « Certes, La Roche-de-Glun n’est pas tout à fait le Chatou de Valence, mais cela y ressemble. » La comparaison donne bien l’esprit de ce lieu rhodanien.
Jean-Philippe Charbonnier (1921-2004) était photographe. Cela nourrit en général mieux son homme que la peinture, surtout lorsqu’on est grand reporter, ce qui était son cas. Après avoir fait quelques armes d’apprentissage, grâce à son père, chez les photographes lyonnais Blanc et Demilly, il travailla notamment pour la revue mensuelle Réalités. De 1950 à 1974, il fit, pour ce magazine, des reportages à la fois en France, mais surtout dans le monde entier. Parallèlement, eurent lieu des expositions de ses images. En premier, chez Agathe Gaillard - un temps son épouse -, papesse à Paris de la photographie, tout comme Denise René voua sa longue existence à une certaine peinture abstraite – géométrique et cinétique.

De son vivant, Jean-Philippe Charbonnier eut droit à une rétrospective au Musée d’art moderne de la ville de Paris (1983). Après sa mort, quelques-unes de ses images formèrent l’album annuel de Reporters sans frontières, Pour la liberté de la presse (2005). Une exposition se tint également au Crédit Municipal de Paris (novembre 2014 – février 2015). Intitulée L’œil de Paris, elle fut organisée par Emmanuelle de l’Ecotais, qui remarque, dans la préface du catalogue :

« A côté de ses travaux pour Réalités, Charbonnier travaille pour la publicité et la mode. Ces reportages le conduisent également dans les coulisses de l’Opéra ou des Folies-Bergères, dans les caves de Saint-Germain-des-Prés où se croisent Miles Davis et Juliette Gréco. A l’aise partout, se fondant dans le paysage, s’adaptant au luxe autant qu’à la pauvreté, Jean-Philippe Charbonnier est un homme « tout-terrain ». Sans doute parce qu’il a grandi dans une famille de peintres, dans un milieu d’artistes, qui lui a transmis un certain caractère bohème. »

            C’est tout à fait juste. Ce « caractère bohème », Charbonnier l’eut toute sa vie. Il le tenait de son père, mais aussi de sa mère, Annette Vaillant, romancière et essayiste, qui côtoya dès son enfance des artistes comme Bonnard et Vuillard, sur lesquels plus tard elle écrivit, tout comme elle laissa ses impressions sur La Revue blanche et les Natanson, auxquels elle était apparentée, dans un livre intitulé Le Pain Polka (Mercure de France, 1974).

A Paris, où nous le rencontrions, Jean-Philippe Charbonnier habitait un cinquième étage sans ascenseur au bord de la Seine, derrière l’Hôtel-de-Ville. L’adresse était 1, rue du Pont Louis Philippe, à côté de la galerie d’Agathe Gaillard. A deux pas aussi, mais pas dans le même immeuble, de l’appartement du bon peintre catalan, un peu austère et sérieux, Xavier Valls, qui nous recevait avec sa si belle épouse, Luisa, tous deux parents d’un certain Manuel… Il fallait également grimper cinq étages pour atteindre l’appartement-atelier de Xavier Valls, au 103, rue de l’Hôtel-de-Ville. Décidément, la vue sur Paris, si extraordinaire ici, en son épicentre, se méritait.


Charbonnier fils vivait dans un joyeux désordre, mais ses images étaient, elles, bien archivées. On n’y avait pas accès. La vue sur la Seine, Notre-Dame, les îles, les quais – tout comme chez les Valls – procurait un double vertige : celui de la hauteur et celui de la beauté. Une vue qui laissait sans voix. Il avait beaucoup aimé et photographié Paris, avant de s’en détacher, pour ne plus y vivre qu’en transit. Il avait beaucoup aimé les Parisiennes, aussi. Dans les années 1990, il rêvait encore de voyage dans des pays lointains, mais surtout de montagne et de ski. Il s’échappait à la moindre occasion pour rejoindre la vallée de Chamonix, et notamment Argentière, où il se sentait revivre. Il envoyait des cartes postales à ses amis dans lesquelles il disait son bien-être et affichait ce sentiment de liberté recherché avant tout. Là, ou ailleurs, en province comme à l’étranger, mais le moins possible à Paris, même s’il savait que montrer son travail dans la grande ville lui procurait une notoriété incomparable.


Carte postale de Jean-Philippe Charbonnier

Les mots adressés à ses amis n’étaient jamais banals. Des cartes que l’on n’avait pas envie de jeter, une fois lues. Toujours une expression ou une phrase originale – à son image. Une publication de sa correspondance permettrait de bien comprendre l’homme, et sa forme d’esprit : une verve, faite de gouaille, de franc-parler, de culture et d’humour. Sur sa vie à la montagne, il clamait : « Ici je respire. Air et silence remarquables, efforts physiques bêtes mais salutaires, émerveillements répétés devant les cadeaux du ciel et quelques créatures sauvages, différentes des demoiselles parisiennes, mais tout aussi séduisantes… et inaccessibles (plus ou moins !) »

Il était un grand amoureux des femmes, leur vouait même un culte, et considérait la photographe Lee Miller, qu’il connut, comme « la plus belle femme au monde, quintessence de la beauté et du talent », précisait-il. On ne dira pas du génie, car Charbonnier écrivit aussi, dans un livre de souvenirs : «  Je ne crois pas au génie, surtout en photographie. » (Un photographe vous parle, Grasset, 1961).  

Il vécut les dernières années de sa vie dans l’arrière-pays varois. Nul doute que jusqu’à son dernier jour il y fut heureux – et bien entouré.


 Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris
01 40 54 90 17

vendredi 19 août 2016

Eckersberg, Lurçat, Savitry et Viseux : suivez le guide !

-->
Parmi les innombrables expositions que Paris et sa région proposent en permanence, dont nous ne voyons malheureusement pas le quart, faute de temps, quatre artistes sont mis à l’honneur en ce moment… ou presque ! 

C.-W. Eckersberg, Une pergola, 1814-1816


La Fondation Custodia, rue de Lille, a proposé ces mois derniers la première exposition monographique consacrée à celui qui fut peut-être le plus grand peintre danois du XIXe siècle : Christoffer Wilhelm Eckersberg (1783-1853). Un autre peintre danois, bien connu celui-là, et que nous admirons tant, Vilhelm Hammershoi (1864-1916), vient, chronologiquement, après Eckesberg. Nous nous souvenons d’ailleurs fort bien de l’exposition Hammershoi à Orsay, et de son inauguration, avec la reine du Danemark, le prince Henrik, sympathique et jovial, coupe de champagne en main, Stéphane Audran… Les amateurs d’art avaient découvert cet artiste, ignoré jusqu’alors en France. Pour Eckersberg, la « gloire » acquise dans notre pays datera de 2016, grâce à la rétrospective (peintures et dessins) proposée à la Fondation Custodia. Il y avait eu, en France, un avant et un après Orsay, pour la connaissance de l’œuvre d’Hammershoi. Il y aura, désormais, pour Eckersberg, un avant et un après Fondation Custodia. 

C.-W. Eckersberg, La Grille de Longchamp au Bois de Boulogne, 1812

Portraits classiques ou allégoriques, scènes de genre observées jusque dans les moindres détails, nus somptueux, voluptueux et audacieux, marines un peu plus raides, mais si belle lumière qui se pose sur chaque être, chaque objet, chaque fragment de paysage, grâce à une palette variée, douce et lumineuse à la fois. Nous aimerions pouvoir dire en danois : Félicitations, M. Eckersberg !



Nous avons évoqué, dans un ancien message du blog, le si bel atelier-musée de Jean Lurçat situé dans le Lot, à Saint-Céré. Qui ne l’a pas visité doit un jour prévoir un voyage dans cette région pour mieux comprendre cette vie dédiée à tant de formes d’art, que fut celle de Jean Lurçat. La leçon marque pour toujours. 

Jean Lurçat, Tapis, Manufacture de la Savonnerie, Paris, 1960


Aujourd’hui, pour célébrer le cinquantenaire de sa mort, une grande exposition Lurçat (1892-1966), se tient aux Gobelins (Métro Gobelins), jusqu’au 18 septembre 2016. O combien méritée, elle est montée par des amoureux de son œuvre, qui en connaissent chaque facette, chaque recoin. Peintures, gouaches, livres illustrés, tapisseries, mobilier, tapis, céramiques… rien n’échappait à l’œil ni à la main de Lurçat, qui voulait tout embrasser dans sa boulimie créative. 
Jean Lurçat, projet pour une causeuse, gouache, 1937



Œuvre souvent très belle, généreuse, poétique, flamboyante, raffinée, même si quelques influences, comme celle de Picasso en premier, se devinent de-ci de-là. Le catalogue est à l’image de l’exposition, c’est-à-dire un modèle du genre. Pour qui souhaiterait connaître la vie et l’œuvre de cet artiste, cet ouvrage est là pour combler ce désir.









Son véritable nom est Dupont. Fils de Félix Dupont et de Cécile Audra, il a pourtant des traits asiatiques. Né à Saïgon en 1903, mort à Paris en 1967, il ne vivra pas en Indochine, mais bien en France où il fera, au début des années 1920, l’école des beaux-arts de Valence. Si, à l’origine, il se veut peintre, il deviendra célèbre par la photographie (tout en ayant laissé une œuvre de peintre également). Après la Drôme, viendra Paris… Logique ! Montparnasse est son  quartier de prédilection. C’est précisément dans cette partie de la ville, dont le passé artistique et littéraire n’est plus à vanter, qu’est situé le Musée Mendjisky-Ecoles de Paris (square de Vergennes, métro Vaugirard) où se tient, jusqu’au 5 octobre 2016, la très belle exposition d’un photographe, non pas connu sous le nom de Dupont, mais d’Emile Savitry.

La galerie SR propose une photographie de cet artiste. Elle aurait pu figurer à l’exposition. Elle représente une personnalité célèbre, notamment dans les années 1930. Il faut franchir le pas de la galerie pour découvrir l’image, et connaître ainsi le nom de l’artiste représenté « sous les feux de la rampe », dirons-nous, par Savitry.

Amis des artistes et des poètes, Savitry les représentera dans de nombreux portraits, pleins d’humanité. Jamais d’esbroufe, mais une simplicité dans la recherche qui permet d’aller à l’essentiel, du côté le plus précieux que peut dégager un regard, un geste. Colette ou Prévert, Brauner ou Marcel Jean affirment leur présence dans des poses où l’attitude exprime un silence, une solitude. Les masques tombent, chez Savitry. Le photographe apprécie également le monde du jazz, du cirque. Claude Luther donne tout ce qu’il peut avec sa clarinette, Django Reinhardt a les yeux d’un doux animal, Stéphane Grappelli l’assurance de sa jeunesse. Parmi ces images, uniquement en noir et blanc, un ensemble représentant Paris la nuit montre l’étendue de l’imagination de l’artiste. Cafés ou caves animés, apaches en compagnie de leur protégée, quais de Seine presque désertés,noire prison de la Santé trouée de faibles halos de lumière. 

Emile Savitry, Paris, brumes nocturnes

L’exposition, très complète, donne enfin à voir les images du tournage de La Fleur de l’âge, film inachevé de Marcel Carné. Réalisé à Belle-Ile-en-Mer en 1947, ce film, que le cinéaste jugea raté – et qui le fâcha en partie avec son dialoguiste Jacques Prévert – offrait pourtant une distribution de premier plan avec les très jeunes Anouk Aimée et Serge Reggiani, mais aussi Arletty, Martine Carol, Jean Tissier, Paul Meurisse… De cette aventure, qui tourna court, seules les photographies des comédiens, du metteur en scène, du dialoguiste et des techniciens, prises alors en décor naturel par Emile Savitry, atténuent ce sentiment d’échec pour constituer aujourd’hui, à l’inverse, un témoignage fort et unique. 
Emile Savitry, Anouk Aimée et son chat Tulipe, Belle-Ile, 1947
Emile Savitry, Serge Reggiani, Belle-Ile, 1947





Un ouvrage intitulé Emile Savitry, un photographe de Montparnasse, est en vente sur le lieu de l’exposition. Publié en 2011 à l’occasion d’une exposition Savitry qui se tint alors au musée de l’Illustration de Valencia, en Espagne, ainsi qu’au musée de l’Abbaye Sainte-Croix des Sables-d’Olonne, il reste comme un document parfait sur l’artiste.








Au XXe siècle, il y eut, par exemple, Pol Bury ou Albert Féraud, comme sculpteurs de l’acier. Il y eut aussi Claude Viseux (1927-2008), qui aura laissé lui aussi une trace ineffaçable.

Claude Viseux, sculpture en acier inoxydable

 Beaucoup de musées de la région parisienne se sont rénovés ces dernières années pour devenir des lieux d’exposition dignes de ce nom. Il en est ainsi du Musée d’art et d’histoire Louis-Senlecq, situé à L’Isle-Adam, dans le Val d’Oise (50 minutes de la gare du Nord en Transilien). La directrice du musée, Caroline Oliveira, a eu la bonne idée de présenter cet été (jusqu’au 25 septembre 2016) une exposition consacrée à Claude Viseux, né tout près, à Champagne-sur-Oise. L’épouse de l’artiste, Mme Micheline Viseux, par ses prêts, a contribué grandement à la réussite de cette présentation. Dans l’œuvre du créateur on remarque avant tout les sculptures. Celles des années 1960, en acier inoxydable, les plus célèbres et recherchées des amateurs, ont notre préférence. Mais celles faites plus tardivement, en Inde, par exemple, montrent un renouvellement bien maîtrisé par Claude Viseux. L’artiste a également réalisé de nombreux collages. Nous n’avons jamais été vraiment amateur de cette forme artistique, souvent un peu facile, mais Viseux parvient à intéresser par les formes simples et directes qu’il compose sur ses papiers. 

Claude Viseux, Trois Instables, collage sur papier, 1977

Un court métrage sur le travail de Viseux est projeté dans l’exposition. Soutenu par une musique de Pierre Henry il est une œuvre d’art en soi à ne pas manquer. Pas de doute, nous sommes en pleine folie hallucinante des années 1970. Un autre film sur Claude Viseux, un documentaire cette fois, est aussi d’un grand intérêt pour comprendre l’esprit que le sculpteur voulut insuffler à son art, dans ses œuvres monumentales comme dans ses pièces plus réduites.
Musée Louis-Senlecq, L'Isle-Adam


Un catalogue, bien fait, en vente à l’accueil (fort aimable) du musée garantit la pérennité de ce moment Viseux à L’Isle-Adam.


Trois musées de la région parisienne se sont associés ces mois derniers pour présenter une exposition conjointe dont le thème était la Seine. Ces « Belles boucles de la Seine » étaient visibles dans les musées d’Issy-les-Moulineaux, de Meudon et de Sceaux. Trois accrochages agréables, que nous vîmes, montrant des bords de Seine, au XIXe siècle, peints par des « petits maîtres », on ne peut plus délicieux ou charmants, des artistes de Barbizon, des Impressionnistes, des Divisionnistes… Le succès est toujours au rendez-vous pour une telle peinture, qui touche tout un chacun.

Plus difficile est d’intéresser à la sculpture, qui attire en général moins de public. Plus difficile est de présenter un artiste comme Claude Viseux, dont le nom restera dans l’histoire de l’art, malgré un travail apprécié, pour l’instant, surtout des spécialistes. Il faut donc saluer cette initiative audacieuse, et ambitieuse, que prend le musée de L’Isle-Adam en présentant l’œuvre de Claude Viseux. Le risque paye souvent. Allons flâner à L'Isle-Adam...

L'Isle-Adam, Bords de l'Oise





L'Isle-Adam, Bords de l'Oise



 

Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris
01 40 54 90 17


vendredi 27 mai 2016

La visite d'atelier : un grand classique


Comme souvent, le Petit-Palais propose une exposition intéressante. Oserait-on dire l’une des meilleures à voir en ce moment à Paris ? Sans doute, avec, par exemple, celle sur Albert Marquet, au Musée d’art moderne, et celles sur Miguel Barcelo, à la BN Mitterrand et au Musée Picasso. Elle concerne le peintre Georges Desvallières (1861-1950) dont l’art, tantôt symboliste, tantôt expressionniste, est chargé d’émotion. Grand coloriste, ses tons rouge, jaune, vert éclatent dans des grands formats, qu’il n’hésite pas à réaliser.

Georges Desvallières
Chacun peut admirer cette peinture, fougueuse, puissante, mystique, exaltée. Aux côtés de Georges Rouault et de Maurice Denis, Georges Desvallières est considéré comme un peintre « chrétien ». Il a, certes, réalisé beaucoup de vitraux, décoré, à Paris, la chapelle Saint-Yves, exécuté le Chemin de croix de l’église du Saint-Esprit, peint de nombreuses scènes religieuses, mais il a aussi réalisé des portraits, des autoportraits, des scènes d’intérieur, des nus… A défaut de visiter l’exposition, l’acquisition du catalogue, au titre parfait (Georges Desvallières, la peinture corps et âme), donne une bonne idée de la dimension de cet artiste, même si les pages imprimées en mat éteignent un peu les œuvres. Mais telle est la nouvelle « mode » des catalogues d’exposition à Paris. Ils sont imprimés en mat, plutôt qu’en satiné. 




 
Georges Desvallières, Hercule au jardin des Hespérides, 1913

Toujours au Petit-Palais, on peut voir également une exposition intitulée : « Dans l’atelier, l’artiste photographié, d’Ingres à Jeff Koons ». Tout un programme !
L’ensemble d’œuvres photographiques présenté ne manque pas d’intérêt. Il tente de montrer l’antre du peintre, du sculpteur ou du photographe, cette pièce souvent secrète, que l’on « visite » malgré tout, si tant est que l’artiste veuille bien nous en ouvrir la porte. L’atelier est toujours nimbé d’un halo de prestige, car l’artiste, comme l’écrivain, est censé représenter un être un peu supérieur, qui nous montre des terres inconnues, avec sa sensibilité propre. Il est mystérieux aussi, ce qui ajoute à la fascination qu’il exerce la plupart du temps. Dans l’atelier, l’artiste concentre son travail, mais aussi ses rêves, ses désirs, ses faiblesses, ses aspirations de grandeur, parfois de gloire. Dans l’atelier, conforté par les objets qui lui permettent de créer, l’artiste cache aussi ses secrets (parfois de fabrication), autrement dit toute sa préparation-méditation-concentration-action, qui jaillit tantôt spontanément, tantôt à travers un long cheminement. Chaque cas est unique – et pour tout dire, passionnant.
Comment se fait-il, alors, que l’exposition du Petit-Palais lasse assez vite le regard ? N’y a-t-il pas trop d’images accrochées ? Ce principe de mélanger photographies « historiques », du siècle passé, et contemporaines ne crée-t-il pas une confusion ? N’eût-il pas mieux valu présenter une exposition plus restreinte, qui se serait arrêtée aux années 1940, par exemple, et montrer, ultérieurement, les ateliers de l’après-guerre jusqu’à nos jours ?
Les écrivains d’art, les critiques d’art, les conservateurs, les collectionneurs et les galeristes fréquentent les ateliers d’artiste. Enfin, ceux qui leurs sont ouverts, ce qui n’est pas toujours le cas, ou bien à force de patience !
La Galerie SR ne fait pas exception à la règle. Nous fréquentons, et avons beaucoup fréquenté, par dizaines, des ateliers. Nous pourrions montrer ces artistes dans leur univers… si nous avions osé les prendre en photographie ! C’est un exercice délicat, car de l’ordre de l’intime, et nous n’avons pratiquement jamais eu l’audace de leur demander de poser devant notre objectif. Tant pis !

James Guitet, Suite dômienne, 1992


Les rencontres dans les ateliers sont presque toujours mémorables. De Michel Seuphor, le méthodique, à Balthus, le supérieur, de René-Jean Clot, le possédé, à James Guitet, le cérébral, de Jean Piaubert, le bienheureux, à Pierre-André Benoit, le malheureux… Tant d’autres…
Voici, comme exemple, présenté à la galerie en ce moment, un artiste qui nous a ouvert les portes de son atelier : James Guitet (1925-2010).

James Guitet, Suite dômienne, 1992

Pour donner une touche un peu littéraire à ce blog, voici, extrait de La Cavalière Elsa, comment Pierre Mac Orlan, en 1921, décrivait l’atelier d’un peintre, héros de son roman. De manière bien littéraire, aussi ! Cela nous ramène à Montmartre, au temps de notre précédent message sur Suzanne Valadon et son fils Maurice Utrillo :

« Bogaert occupait à Montmartre un atelier, une chambre et une cuisine transformée, selon l’heure, en cabinet de toilette. A travers les baies vitrées de son appartement, il apercevait les branches d’un lilas, Paris, ses cheminées, la ligne bleue des collines, un des spectacles les plus attristants de la création. La vie grouillait en bas, entre ces cubes percés de fenêtres, dans les rues que l’on ne pouvait voir de l’atelier. Au loin, l’herbe et les arbres s’assemblaient pour ne point décevoir les Parisiens qui ne peuvent imaginer la vie harmonieuse sans voisins.
L’atelier de Bogaert était meublé selon les goûts d’un homme du Nord ; toutes les portes fermaient bien, les cuivres brillaient, et les livres sur trois côtés étageaient leurs couvertures diverses jusqu’au plafond. Ce sont les livres qui donnent à la vie son cours normal. Ils s’imposent à nos actes, à nos gestes, à nos peines, à nos plaisirs. Il est impossible de concevoir la vie sans les livres, elle se résorberait et finirait par disparaître. Tout ce que les hommes inventent, aiment ou méprisent correspond à l’influence d’un ou plusieurs livres adaptés à l’humeur de chacun. Si les livres n’étaient nécessaires à l’existence de l’homme comme l’eau qu’il boit et l’air qu’il respire, il est à présumer que la profession d’écrivain, loin d’honorer son homme ou plus simplement de lui permettre de vivre, aurait depuis longtemps disparu du monde. Les imbéciles sincères, ceux qui sont doux au toucher, auraient même apporté quelque férocité dans l’élimination de ces inutiles. Bogaert vivait toujours sous l’influence d’un livre. Il ne concevait la misère que pour l’avoir vue définitivement peinte dans les livres spéciaux. Il s’intéressait à l’amour parce que dans les livres, il est, parfois, question de l’amour. Quant à la volupté sous toutes ses formes, elle n’existe que littérairement : ce n’est qu’une anticipation, ou un souvenir.
Bogaert travaillait afin de perfectionner son isolement et pour ne pas oublier les créations intellectuelles nécessaires à son existence. Il peignait et gravait comme d’autres font leur pain et leur vin. Quelques personnes s’inquiétaient devant ses œuvres, assez rapidement d’ailleurs, car la présence d’un artiste, sa connaissance, quand elles supposent une certaine intimité avec celui qui en bénéficie, diminuent l’œuvre qui est immobile et que le mouvement dissocie. »

Nous aurions bien aimé rencontrer Bogaert dans son atelier. Découvrir, sous un livre, un tube de vert ou un pinceau. Pour les lui tendre. Négligemment.


Galerie SR
16, rue de Tocqueville
75017 Paris
01 40 54 90 17